Shangri-la

Informations globales :shangri_la

Auteur : Mathieu Bablet 

Éditeur : Ankama

Collection : Label 619

Nombre de pages : 220

Univers et contexte :

La Terre est inhabitable, rendue stérile par les activités humaines, la pollution, les guerres, la destruction progressive de l’éco-système et de la bio-diversité. L’Humanité se retrouve toute entière confinée au sein d’une station spatiale en orbite autour de la planète bleue, dirigée par l’entreprise multinationale Tianzhu. Le système semble sans failles, parfait, et tous semblent s’en contenter sans poser de questions. Mais bien loin d’avoir appris de ses erreurs, l’espèce humaine cherche une nouvelle fois à repousser les limites de ses capacités en essayant d’installer une nouvelle humanité, créée à partir du néant, sur l’un des satellites de Saturne : Titan, et plus précisément au cœur de la région de Shangri-la.

Le fond, les thématiques :

Loin de s’en tenir au simple divertissement, Mathieu Bablet expose les thématiques de son œuvre de manière nette, sans contrefaçons ni artifices, le message est clair, et les images choquent. La beauté des planches menant à la contemplation de l’espace, et de paysages planétaires dans toute leur pureté naturelle, contraste avec le monde tristement Humain qui nous est dévoilé. Shangri-la, c’est tout simplement la transposition du monde contemporain , mais augmenté, hypertrophié, à tel point qu’il est impossible pour le lecteur de ne pas ressentir un certain mal être durant cette lecture, tant il est aisé de s’identifier comme membre à part entière du système présenté, qui est aussi à bien des égards, le nôtre.

Un Smartphone Pour Les Gouverner, Tous !

Les habitants de la station spatiale, dirigée par Tianzhu, se voient attribuer un travail, grâce auquel ils obtiennent des crédits qu’ils peuvent échanger contre des produits distribués par cette même entreprise. Mathieu Bablet pousse le capitalisme dans ses extrêmes retranchements, une seule entreprise fourni à la fois du travail, et les produits de consommations que nous connaissons tous, que se soit de la nourriture ou des équipements électroniques, ils sont à l’origine de tout ce qui circule dans la station. Cette dernière apparaît alors comme un microcosme auto-géré, un circuit fermé qui ne semble pas avoir d’autre issue que de répéter indéfiniment son cycle : Travail – Rémunération – Consommation – Travail etc…

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Tout le monde semble bénéficier des mêmes avantages, des mêmes possibilités, mais il ne s’agit que d’un conditionnement, d’une stratégie de contrôle de la population qui pense vivre dans une société parfaite. Ce que nous appelons « société de consommation », est parfaitement illustré ici, un monde où chacun est poussé à consommer, tout et n’importe quoi, même ce dont il n’a pas vraiment besoin. Les stratégies de propagande de Tianzhu sont d’ailleurs très similaires aux nôtres, du spot de publicité télévisuel divulguant les dernières tendances de la mode aux affiches de rue hyper-sexualisées (jouant sur le désir masculin principalement en exposant des corps de femmes nus répondants aux canons de beauté actuels, la dictature de l’apparence et le sexisme généralisé sont également monnaie courante dans l’univers de Shangri-la), le message est exposé sans concessions, de la manière la plus explicite qui soit, et ça marche. C’est l’apologie du capitalisme, du matérialisme, d’une humanité dénaturée. Il n’y a plus d’individus, mais une masse compacte sous le joug d’une conscience unique. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que l’emblème de cette société semble si proche de celui des Illuminati, l’œil qui voit tout, puisqu’ils se servent des tablettes qu’ils utilisent et de la connectivités entre tous les produits électroniques Tianzhu pour observer les faits et gestes de chaque individus quand ils le souhaitent.

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Conscience unique incarnée par une poignée d’individus aux identités tenues secrètes, exerçant leur pouvoir au sein d’un lieu encore plus secret, le mystère qui entoure Tianzhu s’intensifie au fur et à mesure que les planches s’accumulent, parallèlement à la montée en puissance de la rébellion sensée renverser ce système tyrannique. Cependant nous apprendrons bien assez tôt que tout n’était que tromperie depuis le début, les dirigeants de Tianzhu n’ont jamais été présents physiquement sur la station, ayant pris leurs quartiers sur la planète Terre de nouveau habitable, ce privilège étant réservé aux élites (ce qui n’est pas sans rappeler notre monde contemporain). On pourrait par exemple donner un exemple criant, des milliers de personnes dans certains pays, comme la Chine, vivent dans des conditions déplorables, dans des logements d’une superficie ridicule (+/- 2m²), à la manière des habitants de la station dans le seul but d’optimiser l’espace et de donner une fausse impression d’égalité, pendant que les gens fortunés jouissent d’une place de choix sur une planète entièrement régénérée qui pourrait abriter des milliards d’âmes, facilitant alors le contrôle de la foule confinée dans un espace réduit. bedetheque-ideale-131-mathieu-bablet-s-envole-pour-shangri-lam372079C’est la répétition d’une tendance millénaire des puissants à régner depuis la plus haute tour de leur riche demeure, même si dans ce cas précis, c’est en bas qu’il fallait regarder pour les observer, puisque le lieu supposé de leur siège au sein de la station, n’était qu’une chimère.

Nous pourrions nous dire que toutes les méthodes ont été employées pour contrôler la population, en lui permettant de s’offrir à peu près tout ce qu’elle veut, en plus de donner à chacun un emploi, et donc un but à suivre. Cependant il n’en est rien, puisqu’il reste deux éléments essentiels de l’être humain que Tianzhu doit contrôler pour posséder corps et âme chaque individus : leurs instincts, et leurs croyances. On pourrait ainsi parler d’une espèce de « trinité de la possession », comprenant : les biens matériels, les instincts ou « pulsions », et les croyances qu’elles soient philosophiques, religieuses, ou autre.

«Diviser, Pour Mieux Régner.»

Nous allons tout d’abord nous intéresser au premier élément cité, les instincts. Mathieu Bablet ne manque pas de mettre en avant la nature animale de l’Homme, que le processus de civilisation a tant bien que mal tenté de mettre de côté. Depuis notre plus jeune âge nous sommes amenés à intérioriser nos pulsions, de manière à entrer dans un cadre social spécifique qui nous permettra alors de nous intégrer dans le monde civilisé. Dans certains cas, et certaines situations, il arrive que ces pulsions prennent le dessus, que la personne perde le contrôle, et que cela aboutisse à une agression ou autres débordements, comme nous pouvons l’observer durant la révolte finale, beaucoup des habitants, libres, se laissent guider uniquement par leurs pulsions en pillant, tuant, violant… l’absence de contrôle mène à l’anarchie, à la loi du plus fort. Cette question est d’ailleurs abordée par le chef de la révolution, qui avance très clairement que les êtres humains de par leur nature, ne peuvent pas exister autrement que soumis à une hiérarchie. Pour éviter ce genre de comportements, Mathieu Bablet dans son œuvre, trouve un moyen « astucieux » et désespérément réaliste, de permettre aux habitants de la station de libérer ces pulsions, les animoïdes. En effet les êtres humains sont arrivés seuls sur la station spatial, les espèces animales ont entièrement disparu, mais les scientifiques sont parvenus à créer des êtres hybrides, à la frontière de l’animal et de l’humain. A première vue ils sont intégrés, possèdent un travail et un logement, au même titre que tout les habitants de la station. Cependant, leur présence comporte un tout autre but que celui de faire fonctionner l’économie, but qui n’a rien à voir avec la nostalgie d’une bio-diversité perdue. Qui dit autre race minoritaire (et partage des ressources), dit racisme, et c’est exactement pour nourrir le racisme ordinaire que les aimg008nimoïdes sont là. Ils permettent aux humains de déchainer leurs pulsions violentes, de manière à ce qu’ils ne les exercent pas entre eux, réduisant alors par effet de conséquence la criminalité générale. C’est ce qu’on appelle communément un « bouc émissaire », un être ou un groupe vers qui on va faire en sorte de diriger la haine de l’autre en lui faisant endosser la responsabilité d’une faute pour laquelle il n’est pas forcément coupable. L’arrivée des animoïdes dans un monde où l’humain est bien majoritaire en nombre, où ils doivent partager leurs ressources et leur travail, a provoqué chez le groupe humain le développement d’une haine naturelle, d’une antipathie, et de préjugés qui trouvent leurs conclusions et leur libération dans la violence physique envers les membres de la minorité. Le mode de fonctionnement de la société vis à vis des animoïdes est largement comparable à celle de l’époque de la ségrégation raciale en Amérique (pour donner l’exemple le plus connu). On peut constater qu’ils n’ont pas la possibilité d’utiliser les mêmes sanitaires que les humains (pas d’intimité entre les sexes donc) img009de la même manière que les noirs américains ne pouvaient pas utiliser les places qu’ils voulaient en empruntant les transports en commun. Certains lieux publics leurs sont également complètement interdits et notamment les lieux de divertissement et de sociabilisation comme les bars. Si les ségrégations raciales se sont bien souvent conclues par des révolutions, qu’elles soient pacifiques ou violentes, ici la révolte des animoïdes n’aura lieu que sous la forme d’une colère meurtrière, celle du personnage de John, durant leur visite de l’usine de production de produits électroniques Tianzhu. Usine qui comme nous le verrons plus loin, se trouve être bien proche dans son fonctionnement de certaines entreprises industriels modernes.

«Et toutes les putes et les politiciens lèveront la tête et crieront « Sauvez-nous ». Et dans un murmure, je dirai « Non ».»

Le second point que nous avons évoqué concerne le contrôle des croyances du peuple. L’intérêt de Tianzhu dans le contrôle des croyances, c’est justement que le peuple croit en eux, et en rien d’autre. Pour se faire, les dirigeants de l’entreprise ont tout simplement supprimé les religions, il n’y a plus aucun Dieu vers lequel se tourner. C’est un phénomène qui n’est pas inconnu, puisqu’au cours de l’Histoire Littéraire, avec Nietzsche notamment, qui accusait l’humanité d’avoir tout simplement tué Dieu, laissant place au culte de la volonté humaine qui permet absolument tout si on en fait preuve. André Malraux reprend cette idée que Dieu est mort, et pose cette question dans La Condition Humaine : « Que faire d’une âme, s’il n’y a ni Dieu ni Christ ? ». On peut clairement dire que la multinationale joue sur cette question afin de parvenir à ses fins, et la réponse n’est pas forcément des plus agréable à appréhender comme nous le verrons un peu plus loin. La disparition des Dieux (nous prendrons en compte la totalité des religions et parlerons donc de plusieurs Dieux) permet à Tianzhu de diriger les habitants de la station pour la simple et bonne raison qu’elle donne un but à suivre, et que c’est dans la nature humaine de poursuivre un but, l’existence se doit d’être motivée sinon elle n’a pas de sens. La religion est une arme de contrôle du peuple, elle permet de diriger les esprits en les regroupant et en les forçant inconsciemment à suivre une seule et unique direction en dictant les règles permettant d’éviter les changements de trajectoire. Et si il n’y a qu’un seul Dieu, alors il n’y a personne d’autre vers qui se tourner que l’entité la plus puissante existant. Ces dirigeants ont d’ailleurs beaucoup des caractéristiques imputables à une divinité, ils exercent leur pouvoir loin du lieu où il est mis en œuvre sans que jamais un membre de la station ne puisse les voir directement (distance physique qui met en avant aussi, une différence de statut importante soulignée par la verticalité, puisque leur siège se situe dans le lieu le plus haut de la station, c’est un peu le mont Olympe de Tianzhu). img013Ils sont omniscients et omnipotents. Omniscients grâce à leurs produits de consommation et notamment grâce aux produits électroniques comme nous les avons évoqués plus tôt, à un réseau de caméras de surveillance, et aux rapports des agents à leur service comme peut l’être le protagoniste principal, ils peuvent suivre de ce fait absolument tout ce qui se passe sur la station, et comme ils ont le contrôle sur tout ce qui s’y passe, ils ont également le contrôle sur la vie de ceux qui y habitent, ils sont donc également, omnipotents. Ils sont capables de donner la mort et même de réduire à néant une population entière, c’est ce que nous pouvons voir durant le génocide img011.jpgfinal durant lequel les forces de l’ordre tirent dans la foule, et tuent le maximum de monde possible, à la manière d’un déluge purificateur. Mais ils sont également capable à présent de donner la vie, non pas par la reproduction mais par la création pure, but ultime qui est sur le point de se concrétiser grâce à leurs scientifiques sous la forme de l’Homo Stellaris, créé pour survivre sur Titan.

«Mais elle est belle ta vie mon grand. Belle, belle, à crever !! Mais regarde là !! Mais le problème mon grand, c’est qu’on a touché à ton rétroviseur, c’est terrible !!!…c’est terrible…»

Cependant il nous faut à présent nous intéresser à la production même de cette entreprise et aux conditions dans lesquelles les produits qu’elle met en vente sur la station sont créés. Les personnages sont envoyés par la résistance sur un site secret, afin de récolter des informations sur les agissements de Tianzhu. Ils y découvrent de véritables atrocités. Dans notre société actuelle, les animaux et les hommes sont toujours exploités, c’est une forme d’esclavage différente de celles que le monde a connu les siècles précédents mais ça reste néanmoins de l’esclavage. Nous nous concentrerons sur l’exploitation animale, qui est ici mise en avant de manière tragique, puisque les personnages découvrent un lieu où les animoïdes sont modifiés, physiquement, afin de faire fonctionner une gigantesque chaîne de fabrication. img010Ils ne sont pas libres de leurs mouvements, leurs membres ont été sectionnés pour être remplacés par des outils. Mathieu Bablet fait un mélange entre élevage en batterie, et exploitation humaine dans le monde du travail et notamment en ce qui concerne le travail à la chaîne pour de grandes firmes de différents domaines (ici la téléphonie mobile). En effet nous vivons dans un monde où les entreprises les plus puissantes n’hésitent pas à avoir recours à ce type de pratiques dans le seul but de faire un maximum de profit. On peut observer dans certains pays du globe de gigantesques fermes dans lesquelles des animaux vivent sans espaces, sont engraissés, et sont soumis à des traitement médicamenteux afin d’éviter la propagation de maladies. C’est un très bon exemple de ce dont est capable l’être humain au nom du capitalisme, et du progrès. Dans ce volume, le respect pour la vie des Hommes est remis en cause plusieurs fois, et notamment dans un monologue marquant de John, après un excès de rage dans l’usine de production, en voyant ses semblables réduits à l’état de machines organiques. Dans sa course folle vers le progrès, il détruit tout, et ne se rend pas compte que la vie elle même est un don précieux, bien plus précieux que tout ce qu’il peut produire dans ses grandes entreprises. En perdant de vue ce fait essentiel et d’une simplicité absolue, il ne peut courir qu’à sa perte. Et ce qui devait arriver arrive : la révolte. Quand un peuple se sent oppressé, il ne reste jamais très longtemps stoïque, du moins quand il n’est pas gouverné par la terreur. Quand la soif de liberté se fait plus img012forte que tout, il prend les armes et fait en sorte que chacun puisse reprendre le contrôle de sa vie. L’image la plus forte, au sommet de la vague contestataire, en pleine émeute, c’est celle de cette femme qui s’immole par le feu. C’est une reprise magistrale d’une photo tristement célèbre, prise en 1963, d’un moine bouddhiste s’immolant par le feu en signe de contestation durant une époque trouble, où la guerre du Vietnam faisait rage.

Conclusion :

«Je regarde les étoiles, elles sont si lointaines, et leur lumière met si longtemps à nous atteindre. Tout ce que nous voyons d’elles se sont de vielles photos.»

L’humanité fini par atteindre son but ultime, mais c’est aussi la dernière chose qu’elle accomplira. Il y a ici une belle leçon à tirer : pour tout progrès il y a un prix à payer. Aujourd’hui le sang et la sueur des plus pauvres, la destruction lente mais réelle de notre Terre, et demain, la disparition totale de notre espèce. C’est ce que nous sommes amenés à observer, dans les dernières planche de cette fantastique épopée avec ce membre de la nouvelle humanité, les yeux levés vers le ciel, le symbole de Tianzhu tatoué sur le corps. Au final, le cycle de la vie reprend une nouvelle fois, accompagné de ses nombreuses questions liées à notre propre existence, à notre place dans l’univers, et à notre propre capacité à nous dépasser toujours d’avantage. Mathieu Bablet nous laisse face à cette exaspérante vérité : telle est la nature de l’Homme.

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